Ce texte est extrait de l’ouvrage ‘Recueil sur Lalbenque’, par Jean Cubaynes, TheBookEdition. La foire de Lalbenque décrite ci-dessous se déroule au début des années cinquante.

Le dernier mardi de chaque mois, la foire était un événement exceptionnel à tel point que certains élèves de l’école primaire étaient dispensés de cours en ce jour faste. Dès les premières heures du matin les activités débutaient fiévreusement. Le village était investi dans sa totalité. La rue principale était le premier endroit ou l’on voyait s’agiter les commerçants ambulants. Il n’y avait pas assez de place pour tout le monde. Les étals et autres étalages s’étiraient de la Bascule au Mercadiol. Toute sorte de marchands participaient au déballage : vêtements, chaussures, produits agricoles, bazars en tout genre, pâtisseries, fruits et légumes et j’en passe, sans oublier les camelots d’une autre époque. Dès le matin, la foule était nombreuse, mais l’après-midi c’était véritablement la cohue. Lorsque à midi nous rentrions de l’école, il était difficile de se frayer un passage dans la rue principale. Evidemment, il y avait moins de voitures qu’aujourd’hui, aussi le stationnement ne posait pas de problème particulier. Outre l’effervescence de la Place, d’autres endroits plus discrets abritaient aussi certaines activités. Sur le Sol, un peu à l’écart se tenait le marché à la volaille, aux œufs, aux lapins et la saison venue celui des oies et canards. Sur le Fajal, c’était le foirail rempli de bovins en tout genre d’un bout à l’autre. Les marchands revêtus d’une sorte de blouse noire, un carnet a la main se pressaient auprès des propriétaires dans l’espoir de réaliser une bonne affaire Ces personnages réputés malicieux et quelque peu voleurs, provoquaient une grande méfiance chez les paysans complexés par leur manque d’audace. En revanche vers le Mercadiol, l’étroitesse de la rue ne permettait plus l’installation des étals. Cependant plusieurs pôles attiraient le monde, l’étable de Marcel Sudres qui regorgeait d’animaux, le garage Vinches et chez Rey, marchand de matériaux et d’engrais. C’était l’occasion de faire le plein de carburant et d’exécuter les réparations des voitures, tracteurs et vélomoteurs. C’était le début de l’utilisation des engrais et autres produits nouveaux dont la promotion se faisait de bouche à oreille. Il faut dire qu’en ces temps là les gens communiquaient beaucoup. Les Jours de foire étaient aussi l’occasion de longs moments de palabres. C’est là que les nouvelles se propageaient. Les habitants des villages voisins ne manquaient pas de se retrouver en ce jour privilégié, il y avait tant de choses à dire depuis un mois. Bien souvent je pense à ces discussions en patois qui aujourd’hui laisseraient le visiteur penser qu’il se trouve en pays étranger. Bref, tout se savait et bien vite et par tout le monde. Nous arrivons donc au Mercadiol, là aussi régnait une intense activité avec le commerce de brebis. La veille de la foire, des claies étalent installées par les employés municipaux afin d’accueillir de nombreux ovins. Plus tard, ce lieu fut un sacré marché aux veaux qui périclita lui aussi. L’auberge Fournier tenue par madame Birou lieu stratégique du nord du village affichait complet en ces jours de foire. Les vastes bâtiments servaient de refuge aux bestiaux avant d’être emmenés sur les lieux de vente, certains arrivaient même la veille. Il va sans dire que les fourneaux étaient chauffés à blanc et la grande salle de
restaurant remplie comme un œuf. En bas du village, il en était de même à l’hôtel du Lion d’Or ou madame Messal assurait avec calme et compétence les repas des nombreux clients aidée par du personnel de renfort pour le coup de feu. Le menu était simple mais copieux au goût de tout le monde et le prix raisonnable. La preuve en est que tout ceux ont eu la chance de s’asseoir à l’une de ces tables ne sont pas prêt de l’oublier, et encore aujourd’hui nous avons en mémoire ces fabuleux banquets auxquels nous avons eu la chance de participer. C’était avant la « mondialisation » et pourtant c’était bien, nous avons tous la nostalgie de cette époque et c’est avec une forte émotion que nous nous la remémorons.

Comment Imaginer en voyant les rues désertes ou presque, les voitures qui vont et viennent, les habitants furtifs qui ont comme peur d’engager la conversation. Où est donc la convivialité d’antan, cette foule pittoresque et bruyante pas pressée du tout, ces gens chaleureux qui aimaient à se rencontrer et à se raconter ?

Les magasins ne désemplissaient pas La foire, jour d’exception, était l’occasion pour les habitants des alentours de venir faire les emplettes à l’épicerie, à la boucherie, à la boulangerie sans parler des étals encombrés par les badauds. Les cafés eux aussi étaient débordés, plus pour se retrouver que pour boire, c’était aussi un lieu ou l’on scellait les affaires. Vendre un bœuf ou une vache ou même une brebis était une gros événement, il fallait bien arroser ça ! Ce Jour de foire était donc et c’était son rôle principal, une entreprise commerciale. L’argent gagné était plus facilement dépensé ce jour là et puis l’euphorie des rencontres et le bain de foule inhabituels rendaient les choses plus faciles. Les gens n’étaient pas aussi riches qu’aujourd’hui mais les biens acquis par le fruit du travail en étaient d’autant plus précieux.
La pression retombait en fin d’après-midi. Les forains remballaient leurs marchandises et pliaient les tréteaux, les commerçants mettaient un peu d’ordre dans leurs boutiques et commençaient à établir le bilan. La foire a-t-elle été bonne ? Les derniers clients désertaient les cafés et dans les auberges la vaisselle était rangée, il était temps de prendre un peu de repos, la journée fut rude.

Très rapidement tout se vide, plus rien le grand calme, celui habituel des jours normaux. Mais le village venait de vivre encore un grand jour, les visiteurs sont repartis heureux et satisfaits. Une grande Journée pleine d’humanité, une de ces journées que nous ne n’avons plus jamais revécues. Mais son seul souvenir irradie les visages et remplit le cœur d’émotions. C’était une autre époque, c’était avant ! Ces antiques foires venaient du fond des âges, peut-on penser que depuis fort longtemps Lalbenque fut un endroit de forte tradition ? Il a suffi de quelques dizaines d’années pour que tout cela s’écroule. Nous avons été les témoins et il est normal que nous en soyons émus au plus profond de l’âme. En ce début de millénaire on a sacrifié à la modernité l’héritage de nos anciens.